“Quand les peuples cessent d’estimer, ils cessent d’obéir”

 

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L’indépendance écossaise, mirage identitaire ? (I)


L’Écosse ferait-elle encore partie du Royaume-Uni si le référendum du 18 septembre avait eu lieu en France ? Et si le vote avait été restreint à la seule « extrême droite » — à la nébuleuse nationale et identitaire ? Jean-Marie Le Pen « ne souhaitait pas la victoire des séparatistes en Ecosse »1. S’exprimant, d’après l’AFP, en sa qualité de conseiller de Marine Le Pen aux affaires internationales, Aymeric Chauprade, qu’on a connu moins prudent, avait déclaré avant le scrutin : « il appartient aux Écossais de décider de leur destin, ce n’est pas au FN de dire si c’est bien ou mal ». Parmi les jeunes du Front National, en revanche, la tendance était nettement au “oui”. Pour Julien Rochedy, directeur du FNJ, « qu’un patriote francais soit contre l’indépendance de l’Écosse, c’est étrange compte tenu de toute notre histoire. Vive l’Écosse libre ! » David Masson-Weyl, président du collectif étudiant Marianne, de la tendance dite NatRep (nationale-républicaine) ou souverainiste, tenait lui aussi pour le “yes”. Les identitaires, qui, en temps ordinaire, s’asticotent volontiers avec les “NatRep” sur twitter, étaient d’accord, et avec enthousiasme. Pierre Larti, « conseiller fédéral Génération Identitaire Paris », a publié une tribune fervente où il appelait de ses vœux « une victoire pour l’Europe des peuples et des Identités », avant de conduire à Édimbourg une délégation de jeunes identitaires, « venus assister à l’indépendance de nos frères écossais ».


LE OUI A L’INDEPENDANCE, VOTE ANTI-SYSTEME


Au-delà de l’éventuelle anglophobie et des boutades sur les réseaux sociaux (« Hollande est contre l’indépendance : une bonne raison d’être pour »), cet engouement n’était pas sans raisons positives. Vue de France, l’Écosse apparaît comme l’archétype du peuple en lutte pour sa liberté et ses traditions : que cette image, chez les jeunes militants identitaires, doive beaucoup plus à Mel Gibson qu’à Walter Scott, est culturellement regrettable, mais le résultat est là. En face, les tenants du “non” ont mené une campagne misérable, dont la peur et le chantage étaient pratiquement les seuls ressorts : vous ne pourrez plus utiliser la livre sterling et vos économies s’évanouiront, vous aurez plus de mal à obtenir un crédit immobilier, vous risquez de perdre votre emploi… La Royal Bank of Scotland et la banque Lloyds — deux compagnies dont le renflouement, lors de la crise financière, aura coûté au total 65 milliards de livres au contribuable britannique —, menacèrent de transférer leurs sièges à Londres. Le directeur de British Petroleum expliqua que l’indépendance empêcherait d’investir. Nous ne connaissons que trop, en France, ces procédés-là et l’impact qu’ils sont susceptibles d’avoir. Tout comme chez nous, ils marchent mieux chez les femmes que chez les hommes et, surtout, chez les vieux que chez les jeunes. Un sondage post-électoral commandé par le milliardaire conservateur Lord Ashcroft a confirmé ce qu’indiquaient déjà les études antérieures au scrutin. L’écart entre le oui et le non était de six points chez les hommes (47 % de oui, 53 % de non), mais de douze points chez les femmes (44 % contre 56 %). Les plus de 65 ans ont voté à 73 % contre l’indépendance, alors que les 16-18 ans — les indépendantistes du Scottish National Party avaient fixé, non sans arrière-pensées, la majorité électorale à seize ans —, ont voté pour à 71 %. Les classes moyennes et supérieures étaient contre l’indépendance, les catégories populaires étaient pour : 53,5 % de “yes” à Glasgow la prolétaire, 61 % de “no” dans la bourgeoise Édimbourg. Interrogés sur les raisons de leur vote, les électeurs du non mettent très nettement en tête (47 %) l’idée que « les risques de l’accession à l’indépendance paraissaient trop grands quand on en venait à des sujets comme la monnaie, l’appartenance à l’Union européenne, l’économie, l’emploi et les prix ». « Un fort attachement au Royaume-Uni, à son histoire, sa culture et ses traditions communes » vient loin derrière (27 % seulement). Parmi ceux qui ont voté oui, la motivation la plus indiquée est de très loin (74 %) le « mécontentement envers la politique de Westminster » (la classe politique qui siège au Parlement de Londres). Il n’y a aucun doute que le oui à l’indépendance était le vote anti-système, et le jeune Masson-Weyl — qui a de très mauvaises idées mais ne paraît pas un imbécile —, avait raison de souligner, avant l’élection, que c’était la « même sociologie que le vote FN ».

Les campagnes de peur se retournent parfois contre leurs auteurs. Le Premier ministre britannique David Cameron avait voulu ce référendum, dans l’idée que les indépendantistes ne dépasseraient pas le tiers des votants, niveau que leur accordaient les sondages il y a quelques années. Littéralement affolé par un sondage du Sunday Times du 7 septembre qui, pour la première fois, donnait le oui gagnant, à 51 %, il s’est précipité, avec les chefs des deux autres partis du système (le libéral-démocrate Nick Clegg, partenaire de Cameron dans la coalition actuellement au pouvoir à Londres, et le travailliste Ed Miliband, leader de l’opposition), pour promettre à la fois des compétences élargies au Parlement d’Édimbourg (la « devo max » ou super-dévolution) et le maintien intégral du financement public britannique. En vertu de « la formule Barnett » (du nom de l’obscur ministre du Budget travailliste qui en fut l’inventeur dans les années 1970), l’Écosse reçoit actuellement 10 152 livres par habitant, contre 9 709 livres pour le Pays de Galles, pourtant plus pauvre, et 8 529 pour l’Angleterre. Plusieurs députés conservateurs, sitôt le référendum passé, se sont du reste élevés contre « tout ce lot de cadeaux pour l’Écosse que nous autres, au sud de la frontière, allons payer pour apaiser ceux qui ont voté oui ». La vénalité pour renforcer l’intimidation, voilà comment on obtient des majorités dans nos belles démocraties européennes.


“CE N’EST PAS UNE QUESTION D’IDENTITE”


Gifle au système et, à ce titre, gratifiant, le succès du oui n’aurait pourtant pas été une victoire identitaire. La campagne ne s’est pas faite sur l’identité. Il a existé, du milieu du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle, il existe un peu encore, une identité britannique, nullement exclusive de l’identité écossaise. Walter Scott était un unioniste enthousiaste. Le Rule, Britannia ! fut composé en 1740 — qui s’en souvient ? — par un poète écossais, James Thomson. Les unionistes se sont bien gardés de toucher cette corde. C’est que l’identité britannique était intimement liée à feu l’Empire britannique, auquel les Écossais apportèrent une contribution décisive, militaire, administrative, littéraire. Les politiciens au pouvoir à Londres ne voient dans ce passé impérial que matière à culpabilisation et repentance. Ils ont préféré employer les arguments que l’on sait. Mais la campagne indépendantiste n’était pas d’un autre niveau. Il n’était que de regarder le débat télévisé du 25 août entre Alex Salmond, Premier ministre du gouvernement régional d’Édimbourg, et l’ancien ministre britannique travailliste Alistair Darling, chef de file du camp unioniste — second et dernier débat, dont Salmond sortit clairement vainqueur. Darling n’avait qu’un argument, ridiculement ressassé : que le SNP n’avait pas prévu de « plan B » pour la monnaie, dans le cas où une Écosse indépendante ne pourrait conserver la livre sterling. Salmond, quant à lui, soutint que l’indépendance était l’unique moyen de sauver la Sécurité sociale écossaise, que le gouvernement de Londres, sans cela, allait privatiser comme en Angleterre. D’identité nationale, d’histoire, de culture, pas un mot de part et d’autre ; pas un mythe mobilisateur, pas une idée-force ; deux discours de boutiquier, jouant sur la peur du lendemain, et, en dernière analyse, aussi conservateurs l’un que l’autre. Ce référendum écossais est une parfaite illustration de ce qu’écrivait Maurras : « Hors les heures critiques, et tant qu’il paraît subsister un ordre matériel quelconque, le suffrage universel conserve tout ce qui existe, tout ce qui tend à exister. Il est conservateur de ce qui dispose de la puissance, de ce qui paraît bénéficier du succès ».

Tout au long de la campagne, les dirigeants du Scottish National Party avaient souligné que « ce n’était pas une question d’identité ». Nicola Sturgeon, vice-Premier ministre du gouvernement régional — et très probable successeur d’Alex Salmond, démissionnaire après l’échec du oui –, l’avait expliqué au Guardian dès août 2013 : « Pour moi, ce débat sur l’indépendance ne porte pas sur l’identité. […] Nous n’avons pas besoin de l’indépendance pour préserver l’identité écossaise… Si nous ne devenons pas indépendants, elle ne va pas disparaître, elle n’est pas existentiellement menacée ». Alyn Smith, député SNP au Parlement européen — il y siège dans le groupe des « Verts/Alliance libre européenne » avec les Verts de chez nous —, l’a redit quelques jours avant le vote : « ce référendum ne porte pas sur l’identité, ou sur les drapeaux et les hymnes, mais sur l’autonomie et la démocratie ». C’est, au fond, la vieille loi qui veut que toute institution s’efforce d’étendre ses prérogatives autant qu’elle le peut. Le SNP, maître du gouvernement régional, voulait plus de pouvoirs : il a échoué à les obtenir par le référendum, il les obtiendra par la « devo max ».


NATIONALISTES IMMIGRATIONNISTES


Parler d’identité, aujourd’hui, c’est toujours, à mots plus ou moins couverts, parler d’immigration. Le SNP l’a fait explicitement. Dans son entretien au Guardian, après avoir affirmé que le référendum ne portait pas sur l’identité, Nicola Sturgeon a mis les points sur les i : « Elle dit que sa circonscription de Glasgow compte de nombreux électeurs qui se définiraient comme Pakistanais, Indiens ou Irlandais, “mais cela ne veut pas dire qu’ils ne voteraient pas pour une Écosse indépendante”. » Le référendum, aussi bien, était ouvert à tous les ressortissants, actuellement domiciliés en Écosse, de tous les pays de l’Union européenne et de tous les pays du Commonwealth. Dans le même temps, les 800 000 Écossais (nés en Écosse de parents écossais) résidant dans d’autres parties du Royaume–Uni — les plus enclins, à en juger par tous ceux que je connais, à maintenir une double identité, écossaise et britannique —, étaient exclus du scrutin. C’est le droit du sol poussé aux dernières limites de l’aberration.» […]


Flavien BLANCHON.

Billet

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