“Quand les peuples cessent d’estimer, ils cessent d’obéir”

 

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L’Afrique du sud, vingt ans après


Une rétrospective s’impose si l’on veut donner de ce pays un état des lieux objectif. Au XIXe siècle, l’Afrique du Sud s’équilibrait alors entre 2 millions de Blancs et 2 millions de Noirs. En 1987, donc sous l’apartheid, elle comprenait 18,2 millions de Noirs et 4,8 millions de Blancs (qui s’acquittaient de 77 % des taxes et les Noirs de 15 % seulement) ; 56 % du budget gouvernemental était consacré aux seuls Noirs. En 2011, les Noirs étaient recensés à plus de 40 millions et les Blancs à environ 5 millions.

Rappelons que la raison primordiale de la création de l’apartheid ou régime séparé, tenait, à son origine, à la volonté des Blancs de vivre séparés des Noirs et non pas à les dominer. Telle était la philosophie d’Hendrik Frensch Verwoerd, sixième Premier ministre sud-africain affirmant : « Aucun pays au monde ne peut atteindre son apogée en marchant sur le corps d’une autre nation ».

Sous son administration, rappelle Mike Smith (Afrikaner Volksparty), le niveau de vie des Noirs croissait de 5,4 % [celui des Blancs de 3,9 %]. En 1965, la croissance économique de la République sud-africaine atteignait 7,9 %, l’une des plus élevées mondialement, avec une inflation à 2 %. Ce qui fit dire au lord William Deedes : « L’Afrique du Sud blanche (sic) a progressé pour devenir le géant économique du continent tandis que le Commonwealth tombait dans la pauvreté ».

Dans les homelands tant décriés, alors qu’ils étaient autonomes et forts de leurs propres armée et forces de police, dix universités furent construites sous l’apartheid, financées par les seuls contribuables blancs, dont celle portant alors le nom d’Hendrik Verwoerd, produisant annuellement quelque 200 docteurs noirs. Et sait-on qu’avant la chute de l’apartheid, dans la seule ville de Soweto, existaient plus d’écoles, d’églises, de terrains de sport, de voitures et de taxis que dans la plupart des pays indépendants africains ? Que les Noirs sud-africains avaient à eux seuls plus de véhicules privés que la population blanche de l’URSS dans sa totalité ?

Le mercredi 6 mai 2014 avait lieu en Afrique du Sud la cinquième consultation électorale depuis la fin du système d’apartheid. Ces « élections générales », c’est-à-dire législatives et provinciales, ont donné une victoire confortable à l’ANC, avec un score de 62 % des vingt-cinq millions d’électeurs et 249 sièges ; certes, en légère baisse par rapport aux dernières élections de 2009 où il avait obtenu 67 % mais assurant la réélection sans surprise du président Jacob Zuma — qui devrait poursuivre, sans mal, sa politique marxisante de chef tribal pour une durée de 5 ans. Mais sait-on jamais…

Le dimanche 4 mai, dans le même stade où il avait été conspué lors des obsèques de Mandela, ce sont 100 000 partisans, convoyés par bus, qui l’acclamaient pour une dernière réunion de campagne. Piètre orateur, Zuma sait cependant captiver les foules par la danse et les chants guerriers, vêtu de préférence de ses peaux de bête. « Il tient le pays, commente pertinemment un chroniqueur, par le clientélisme, l’immobilisme, un subtil racisme anti-Blancs, la peur, les gages donnés, le verrouillage du parti, la poussée de l’ANC dans sa province natale, le Kwazulu-Natal, désormais branche numéro un du parti, et des pots-de-vin le protégeant des poursuites [dans divers scandales] ».

Se place en 2e position, le DA (Democratic Alliance) de Helen Zille, avec 23 % et 89 sièges, représentant 4 millions d’électeurs, dont bon nombre de métis et 6 % de Noirs.

Autre commentaire d’un correspondant : « La presque totalité des Noirs ont voté pour l’ANC malgré la corruption, les scandales et la gabegie institutionnalisée qui règnent au sein du gouvernement. Ceux qui restent, c’est-à-dire les 10 % de Blancs et 10 % de métis, ont donné massivement leurs voix au DA, déçus du “nettoyage ethnique” dans les entreprises et la fonction publique mis en place par le pouvoir en place, au nom de la discrimination positive censée favoriser l’emploi des noirs ».

En 3e position, arrive l’EFF, Economic Freedom Fighters et ses bérets rouges (sic). Ces « combattants de la liberté économique » (il fallait oser) ont, à leur tête, l’extrémiste milliardaire noir Julius Malema — ancien protégé de Jacob Zuma, forcé de l’exclure du parti après son appel au meurtre des fermiers, appel qui a fait sa renommée : « kill the boer, kill the farmer, tue le boer, tue le fermier » et sa variante : « one settler, one bullet, un colon, une balle ». Avec 6,35 %, il fait mieux qu’attendu, en récoltant plus d’un million de votes et 25 sièges. Véritable coqueluche de la génération « post-apartheid » (1,9 million ont entre 18 et 25 ans) à laquelle il appartient et dont les ventres vides ignorent sciemment l’origine — douteuse — de ses richesses ; avec ruse, il s’emploie à en faire profiter depuis peu des nécessiteux choisis sur le volet, généralement sous forme « d’aide au logement ». Et cela marche ! Décidément en phase avec son maître à penser Mugabe, il voit une nouvelle solution aux maux endémiques de la nation bantoue : en plus de vouloir nationaliser les mines, les banques et les terres, cet hurluberlu réclame à présent la nationalisation des mers ! Ceci n’est pas un canular.

Comme l’on s’en doutera, de nombreuses irrégularités ont été signalées durant le scrutin — ce que récuse d’ailleurs l’IEC (commission électorale indépendante) malgré l’arrestation de 97 fraudeurs et 131 procès-verbaux dressés… Bureaux de vote non pourvus ou attente prolongée de plusieurs heures pour l’arrivée des bulletins, particulièrement en milieu rural où l’ANC se savait défavorisé ; votants non enregistrés déposant leurs bulletins dans les urnes ; distribution bien opportune de maillots aux couleurs de l’ANC devant lesdits bureaux ; témoignage d’urnes subtilisées dans des voitures au sigle de l’ANC, etc. Ce qui fut probablement le cas pour la ville noire d’Alexandra, tout près de Johannesburg, dont deux arrondissements-bidonvilles à majorité zouloue et reconnus comme fief de l’Inkhata Freedom Party local se sont étrangement retrouvés dans l’escarcelle de l’ANC…

« Des heurts ont éclaté entre la population et la police mais le calme est revenu » s’empressaient de titrer les media alors que, devant la violence des résidents ulcérés, c’est à l’armée que le pouvoir a fait appel — ce qu’il n’avait osé faire lors des émeutes sanglantes de 2012 dans les mines de platine. Une soixantaine de personnes ont été incarcérées, alors que, ne manquant pas d’air, Zuma promettait des réformes favorables au “business-secteur” et la poursuite de la croissance « face à l’opposition gauchiste ». Rien de nouveau sous le soleil !

Il est évident que ne reculant devant rien, le pouvoir en place tenait à s’assurer coûte que coûte d’une majorité dans la région stratégique qu’est Johannesburg, et cela malgré une croissance stagnante, d’incessantes grèves rendant frileux de potentiels investisseurs et la colère grandissante devant la corruption des élites de millions d’âmes s’enfonçant toujours davantage dans la pauvreté.

Toujours est-il que l’Inkhata zoulou, opposant autrefois redoutable de l’ANC xhosa, se retrouve en 4e position avec un score de seulement 2,4 % : la moitié de ce qu’il réalisa, déjà fragilisé, aux élections précédentes. Son leader, le (prince de sang) zoulou Mangosuthu Buthelezi, âgé aujourd’hui de 85 ans, vit apparemment retiré le plus clair de son temps, sur ses terres du Natal, dans une sorte de bunker rond, sans fenêtre. En effet, on ne peut pas dire que la confiance règne dans cette communauté plus que jamais divisée depuis qu’est au pouvoir le renégat zoulou Jacob Zuma. A qui, désabusé, Buthelezi reprochait publiquement, déjà en 2012, son bilan désastreux, citant « les 5 millions de vies perdues suite aux ravages du Sida ; l’attitude indigne de nombre d’infirmières des hôpitaux publiques manquant à leur devoir, de même que l’absence de dévouement de la part des enseignants au sein d’un système éducatif gangréné par la corruption et des carences en tout genre ». « Sous l’apartheid, martelait-il, le système éducatif des Noirs n’était pas parfait mais vous l’avez remplacé par les racines d’un phénomène qui est le dénominateur commun de la majorité de nos problèmes : il rassemble l’irresponsabilité des infirmières, l’indolence des professeurs, l’incompétence de nos fonctionnaires ainsi que les vues étroites et les faux espoirs des jeunes… Il y a 20 ans, beaucoup de gens se demandaient si les Noirs étaient capables de diriger un pays et d’administrer un gouvernement démocratique. Ce fut l’une des plus grandes craintes durant les négociations. Certains pensaient que chez nous, Africains, le fait d’être incompétent, inepte et corrompu était imprimé dans notre ADN, ce que je me refuse à croire. La corruption est le poison de notre pays…

C’est votre parti, M. le président, qui pendant 20 ans, s’est appliqué à miner les cohésions sociales de nos communautés. Votre parti embrasse et promeut une stratégie propre à rendre nos communautés ingouvernables, semant une culture d’anarchie et de rébellion en détruisant le système éducatif ».

On ne saurait mieux dire. Le résultat, dans l’éducation notamment, est simplement catastrophique, même en sortie d’université, car débouchant sur une génération d’inemployables. Les autres services ne fonctionnent pas mieux : « Chaque jour, dorénavant, affirme un journaliste noir du journal Business Day, ont lieu des douzaines de manifestations au sujet de coupures d’eau ou d’électricité, dues à l’incurie des élus locaux. Le chômage est insoluble, 36 % sont sans emploi. L’économie est anémique… ».

[…]

Michelle FAVARD-JIRARD.

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