Billet hebdomadaire

 

Kein Platz für Warheit !


L’un des premiers films que je me rappelle avoir vus tenait un propos écolo avant la lettre et avait pour titre Kein Platz für wilde Tiere, pas de place pour les animaux sauvages. Il obtint deux ours d’or au festival de Berlin en critiquant une manière de vivre et de voir qui limitait abusivement la nature. Je me souviens surtout d’un éléphant, ce qui est compréhensible étant donné mon prénom. Or il me semble qu’aujourd’hui l’humanité se passe un bien mauvais Kino qu’on pourrait intituler Kein Platz für Warheit. Les débats publics, qu’ils soient politiques, économiques, historiques, scientifiques, philosophiques, religieux, ne laissent nulle place à la vérité — ils ne s’en soucient même pas, la seule chose qui importe est désormais la persuasion, la communication. Nous sommes régis par des rhéteurs et des sophistes. Parménide au début de la Nuit distinguait la voie de la vérité et la voie de l’opinion : notre fin de civilisation a choisi résolument la voie de l’opinion. Et l’opinion admire plus la Nuit de Wiesel que celle de Parménide.


Quand je parle d’opinion, il s’agit d’une opinion orientée, une opinion dominante, c’est-à-dire l’autorité. Notre société qui se prétend fondée sur la raison éclairée et le libre examen repose en fait entièrement sur l’autorité, une autorité hypocrite et insinuée, dégradée, d’autant plus tyrannique par cela même. L’un de ses symboles est l’appareil médiatique : il ne s’agit pas pour lui de savoir si le climat se réchauffe ou pourquoi l’économie chinoise ralentit, mais de recueillir ce qu’en pensent Angelina Jolie, Hussein Bolt ou George Clooney. Et si François Hollande a un peu de souci à se faire, ce n’est pas parce que sa politique est désastreuse et qu’on peut le prouver, c’est parce que ni Sophie Marceau ni Zlatan Ibrahimovic ne sont plus disposés à dire du bien de lui.

Un autre pilier révélateur de l’esprit d’autorité est l’encyclopédie en ligne Wikipédia. C’est l’un des sites les plus consultés au monde et c’est le vrai trésor du savoir populaire, la caverne d’Ali Baba des connaissances humaines à la portée de tous. Or ses règles de rédaction reposent sur des principes fondamentaux qui affirment la primauté des sources secondaires sur les sources primaires et de l’opinion dominante sur la vérité. La méthode avouée est d’exclure toute recherche originale : « Tous nos rédacteurs se doivent de respecter l’interdiction sur les recherches originales. » Cette règle fut d’abord conçue pour la physique : « il peut nous être assez difficile de juger de façon certaine si une chose est vraie ou fausse. Ce n’est pas notre rôle d’essayer de déterminer si une nouvelle théorie physique est valide ; nous ne sommes pas vraiment compétents pour cela. Ce que nous pouvons faire c’est vérifier qu’elle a bien été publiée dans une revue ou par un éditeur réputé. » Et d’ajouter, pour être tout à fait clair : « Exemples : ni Galilée ni Einstein n’auraient pu publier leurs articles dans Wikipédia avant que ceux-ci fussent reconnus par leurs pairs. Cela peut heurter, mais c’est ainsi. »

Ce principe d’autorité s’applique à l’histoire de la façon la plus surprenante : « Un article qui ne produit pas de nouvelles affirmations brutes, mais néanmoins qui fait une synthèse sans équivalent par ailleurs de travaux existants, est de fait une recherche originale, donc je crois que nous ne devrions pas la publier. […] Même en supposant les citations fiables, Wikipédia est mal équipée pour juger du caractère raisonnable de la synthèse particulière de l’information disponible. » Voilà qui est clair, ce qui est recherché est l’opinion dominante en histoire, exclusivement.

Puisque Wikipédia a parlé de Galilée, notons que cette encyclopédie va plus loin dans sa recherche d’autorité que ne le faisaient le Saint Office et le cardinal Bellarmin face à Galilée. J’en ai déjà un peu parlé voilà quelques années mais il faut y revenir plus précisément. En 1616, le Saint Office a donné l’occasion à Galilée de s’exprimer et même de publier ses théories, avec la bénédiction du pape qui était son ami. On se souvient peut-être qu’à l’issue de son premier procès il fut seulement “condamné” à les enseigner en tant qu’hypothèse et non que certitude, ne perdant ni ses titres ni ses prébendes. Il en profita vingt-cinq ans. C’est pour avoir enfreint cette règle qu’il fut soumis à un second procès et amené à se rétracter. On sait moins que, dans l’affaire, le cardinal Bellarmin, qui dirigeait le Saint Office, rechercha sincèrement la vérité, à la différence de Wikipédia. Témoin cette phrase capitale dans une lettre du 12 avril 1615 au Père Foscarini : « S’il était vraiment démontré que le soleil ne tourne pas autour de la terre, mais la terre autour du soleil, il faudrait déployer beaucoup de circonspection… dire que nous ne comprenons pas, plutôt que de déclarer faux ce que l’on peut scientifiquement prouver. » […]


HANNIBAL.