Billet hebdomadaire

 

Le coup d'État réussi de Recep Tayyip Erdogan


Vendredi 15 juillet, peu avant 22 heures, le Premier ministre turc Binali Yildirim confirmait qu’une tentative de coup d’Etat était en cours conduite par une partie de l’armée. Des témoins rapportaient via Twitter que des tirs avaient été entendus dans la capitale Ankara. À Istanbul, les ponts au dessus du Bosphore étaient fermés à la circulation et des avions de chasse survolaient la ville. Le Premier ministre appelant au calme assurait que « rien ne pourrait atteindre la démocratie… les forces de sécurité faisant le nécessaire pour résoudre la situation ». Le président Erdogan, accusé de dérive autoritaire et de trouble jeu avec les djihadistes de l’État islamique, « à l’abri » dans sa résidence d’été n›avait pas encore à ce stade de la sédition pris la parole [agences]. Il interviendra plus tard par vidéo sur la chaîne privée CNN Türk via l’application d’Apple, Facetime, la présentatrice tenant à la main le téléphone mobile où apparaissait l’image du président dénonçant le « soulèvement d’une minorité au sein de l’armée »… et appelant les Turcs à descendre dans les rues, cela tout en promettant « une riposte très forte ». Laquelle ne s’est pas faite attendre — à croire que tout cela avait été réglé sur du papier à musique — car dès le lendemain matin à 8 heures, 25 généraux et plus de 700 soldats étaient déjà arrêtés ! Le putsch express venait de s’achever1.


LA TÉLÉMATIQUE AU SERVICE DU POUVOIR L’APPEL À LA NATION VIA FACETIME


Alors qui se trouve derrière cette tentative avortée de coup d’État ? Une armée laïque, kémaliste, soucieuse de démocratie comme les factieux le prétendaient ? La confrérie de son ancien allié Fethullah Gülen, l’ennemi juré d’Erdogan depuis 2011, qui a trouvé refuge aux États-Unis ? Washington, directement ou indirectement2, afin de donner un sévère avertissement au président turc au moment où celui-ci amorçait un rapprochement avec Poutine, après avoir mis un terme diplomatique à la grande fâcherie liée au Sukkoi24 abattu le 24 novembre dernier à la frontière syro-turque ? Ou bien, last but not least, le coup d’État manqué serait-il un coup d’État monté ? Voyons cela !


UNE SITUATION POURRIE PAR LA POLITIQUE ERRATIQUE DU NÉO-SULTAN ERDOGAN


Le coup d’État manqué intervient, dans un contexte de multiplication en Turquie d’actes de terreur aveugle, plus sanglants les uns que les autres. Pour le dernier en date, le 28 juin 2016, trois terroristes lancent une attaque-suicide sur l’aéroport Atatürk d’Istanbul causant 44 morts. Or le “cerveau” de l’opération, Ahmed Chataev, un Tchétchène, avait bénéficié du statut de réfugié en Autriche afin de lui éviter l’extradition vers la Russie où il était accusé de terrorisme [Kommersant29janv16]. Qu’en déduire ? Sinon qu’une certaine complicité de l’Union européenne avec le terrorisme se révèle à cette occasion et qu’il fallait peut-être voir dans ce drame une sorte de sévère avertissement à l’égard de l’imprévisible Erdogan.

Après l’attentat d’Istanbul, beaucoup ont estimé que « le peuple turc payait la complicité d’Erdogan avec les organisations djihadistes au prétexte de lutter contre les Kurdes et les démocrates turcs. En effet des cellules terroristes proliféraient en complète impunité dans tout le pays… Des individus parfaitement identifiés étaient laissés libres de leurs mouvements à l’instar de ceux qui commirent le carnage d’Ankara le 10 octobre 2015, visant une manifestation populaire pour la paix et la démocratie… Après avoir rompu les négociations avec le Kurde Abdullah Öcalan en vue d’engager un processus de paix, Erdogan a mis en œuvre une stratégie létale de guerre totale en Anatolie orientale tout en multipliant les bombardements sur les zones kurdes d’Irak et de Syrie, jusqu’à provoquer l’exode de 200 000 femmes, hommes et enfants… À ce titre la politique d’Erdogan est l’un des tous premiers facteurs d’instabilité régionale » [pcf.fr29juin16]. Et peu importe d’où provient cette analyse pourvu qu’elle soit fondée ! Ajoutons l’enragement d’Erdogan à faire tomber el-Assad et à étendre une influence de type néo-ottoman sur le pourtour méditerranéen par le truchement des Frères musulmans. Une première tentative en ce sens avait été menée à l’occasion des Printemps arabes, notamment en Tunisie et en Égypte, avant d’échouer piteusement par incapacité de susdits Frères à diriger les affaires de leur État respectif. Les ambitions politiques et religieuses d’Erdogan en 2012 étaient cependant encore en résonance avec les objectifs de Washington, au Maghreb et au Machrek. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et la dérive s’accentue, en particulier depuis le 30 septembre 2015, date de l’entrée dans la danse macabre syrienne de l’aviation russe.


UNE DICTATURE DE MOINS EN MOINS RAMPANTE


En outre « Erdogan s’ingénie depuis des mois à instaurer une dictature à peine déguisée en Turquie : il emprisonne et poursuit des journalistes pour délits d’opinion, des intellectuels, des militants politiques et syndicaux… il fait lever l’immunité parlementaire de 51 députés du Parti démocratique des peuples de Turquie, le HDP… cela sans aucun contre-pouvoir pour limiter son hybris. Isolée au plan diplomatique, Ankara a récemment renoué spectaculairement avec cet autre paria qu’est Benjamin Netanyahou. » [ibid]. Or l’Union européenne, après le Brexit, se trouve elle-même en pleine crise de légitimité, mais n’en continue pas moins à cautionner la dictature démocratique d’Erdogan dont elle finance à hauteur de six milliards d’euros les soi-disant mesures de rétention des vagues migratoires déferlant vers les verts pâturages de l’Ouest… Migrations, au même titre que la barbarie terroriste qui nous frappe, qui sont les fruits vénéneux des mortifères politiques de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne, à la remorque de Washington, conduites pour renverser les ultimes régimes laïcs et souverainistes du monde arabe. Notons enfin avec quelle unanimité et en quels termes les gouvernements occidentaux se sont empressés de condamner le coup d’État dirigé contre la “démocrature” d’Erdogan, faisant preuve à cette occasion d’une servilité et d’une duplicité hors pair, tous se félicitant sans réserve du retour du « président démocratiquement élu ». Gouvernements par ailleurs si prompts, si déterminés, si féroces lorsqu’il s’agit d’organiser, au nom des Droits de l’Homme, ouvertement ou en sous-main, des coups contre les États-Nations qui osent leur résister.

Depuis deux mois, des rumeurs faisaient état d’un éventuel coup d’État militaire contre le sultan mégalomane aux politiques erratiques qui aboutissent à disloquer peu à peu la Turquie… en dépit des experts qui ne savent comment vanter l’éclatante réussite économique turque, pourtant devenue chimérique depuis l’engagement d’Ankara en Syrie… Et malgré la contrebande intensive de l’or noir extrait par Daech dont les Russes détruisent assidûment les puits d’extraction. Or si la dette publique turque n’est que de 40 % du PIB, la dette privée, elle, explose, conséquence de l’embargo russe (qui certes vient d’être levé) et de la fonte des revenus lié au tourisme. Une tendance fâcheuse que l’instabilité politique, les attentats à répétition ne peuvent que renforcer… Ou encore l’érosion tendancielle de la Livre turque [lefigaro.fr16juil16]. La croissance de 5 % en moyenne ces deux dernières décennies est ainsi passée sous les 3 %, et ce, depuis au moins trois ans, sans que la presse spécialisée n’ait eu l’audace intellectuelle d’établir une relation de cause à effet entre la mégalomanie du raïs turc, son alliance de facto avec Daech, sa guerre contre les kurdes et Damas et la faillite de son économie !  […]


Léon CAMUS.